Introduction

Introduction de Tauhiti Nena, ministre de la culture et du patrimoine de la PF

L’art est une composante traditionnelle de la culture polynésienne. Le dessin, la sculpture sur bois, sur pierre, la gravure sur l’os et la nacre, le chant, la danse, sont des dons naturels avec lesquels les populations des archipels polynésiens naissent. Un artisanat de qualité a pu se développer, se transmettre de père en fils et survivre malgré l’interdiction des missionnaires.

Mais le statut des artistes est bien différent. Il était difficile d’être un artiste en Polynésie jusqu’en 2005, dans une société qui privilégiait le consensus, qui ne reconnaissait pas l’autre quand il ose choquer avec sa vision personnelle, dans une société qui a reconnu Gauguin, certes, mais après coup, et qui en conserve une certaine culpabilité. Et pourtant, des artistes ont développé des pratiques d’art contemporain et des stratégies de créativité très intéressantes. L’analyse de ces pratiques et de ces stratégies ouvre, dans la foulée d’un changement radical de politique gouvernementale, l’horizon d’une nouvelle action culturelle qui doit permettre à la création de s’exprimer pleinement en Polynésie française.

Dès ma nomination en tant que ministre, j’ai pensé qu’il était nécessaire de faire un état des lieux, de mieux comprendre la situation des artistes, leur réalité concrète, par une approche de terrain, afin d’y apporter des solutions. Nous avons eu l’heureuse surprise de voir sortir de l’anonymat des artistes polynésiens qui travaillent sans bruit depuis toujours, afin de préserver leur liberté créatrice. Nous les avons appelés « les artistes de l’ombre ». A partir de cette appellation spontanée dans laquelle ces artistes se retrouvaient, nous avons identifié les tendances qui se dégageaient nettement, que nous proposons de désigner ainsi :

Le « Survival art » pour les « artistes de l’ombre » qui pratiquent un art typique de survivance et renouvellent la tradition par leur regard contemporain. Ce terme anglais nous a paru le plus approprié après en avoir parlé avec les artistes eux-mêmes. La Polynésie française se situe en effet quelque part entre le monde francophone et le monde anglophone dans le Pacifique Sud.

Le « Nati art » pour l’art très particulier de ces « artistes du lien » qui cherchent à comprendre leur identité en la confrontant à d’autres cultures. Ce sont aussi bien des artistes polynésiens qui interrogent les cultures lointaines dont ils portent la trace dans leur généalogie ou dans leur formation, que des artistes européens installés en Polynésie depuis longtemps, revisitant leur propre culture à partir de ce que notre fenua (pays) leur a fait découvrir au fil des années. Tous sont dans une démarche de lien, d’ouverture, d’enrichissement mutuel. Nati en polynésien signifie « lier » : lier les cultures entre elles à partir des invariants que seul l’art permet de découvrir.

-Enfin, nous avons rencontré des « mythologies individuelles » très intéressantes, à travers deux artistes. L’un est polynésien, l’autre métropolitain. Ils poursuivent une quête individuelle. Ceux-là se confrontent non pas à la complexité des cultures, mais essentiellement à la matière picturale ou naturelle. On les dit inclassables dans l’horizon polynésien, et pourtant ils en sont une composante qui montre que la Polynésie vit aujourd’hui à l’heure des préoccupations mondiales.

Héritage et confrontation sont les fondements du Survival art, du Nati art, et même, dans une certaine mesure, des mythologies individuelles. Ce sont donc des arts vivants qui s’opposent au Wanabee art de Papeete que pratiquent d’autres peintres, copiant inlassablement Gauguin, tropicalisés jusqu’à plus soif qui désacralisent les symboles de la tradition et les réduisent à des gadgets pour touristes. Ceux-là entretiennent les mauvais clichés d’une Polynésie des paréos et des cocotiers. Ils masquent la profondeur de notre pays alors que l’art devrait toujours la révéler. Nous avons voulu infirmer cette image post-coloniale.

Toutes nos rencontres d’artistes ont mis en lumière une Polynésie multiculturelle, mais clivée sur le plan artistique. Surtout, nous avons eu le bonheur de constater qu’un art contemporain est en train d’émerger. Un art contemporain qui a certaines composantes de l’art mondial d’aujourd’hui, bien sûr, mais également ses composantes originales.

L’art contemporain se décentre régulièrement depuis un peu plus d’un siècle, de l’Europe aux Etats-Unis, et depuis les années 1990, à tous ces pays à travers le monde, où les artistes montrent avec « les moyens du bord » les interférences entre la modernité et les la tradition. Emergence d’un art contemporain, évidence de l’art vivant en Polynésie !

Un art contemporain qui mérite donc de placer la Polynésie sur la scène internationale, au sein de cette mouvance nouvelle, caractéristique d’une vision mondiale et globale de l’art émergeant actuellement.

Ce livre est le résultat d’un travail d’équipe dynamique, d’une équipe au sens large, sans quoi il n’aurait vu le jour. Il est très stimulant pour un ministre de la culture et du patrimoine de travailler de cette façon proche et rigoureuse, sur le ton du débat ouvert, avec une équipe soudée et élargie de soutiens extérieurs. Les idées qui remontent du dehors dans l’antre d’un cabinet ministériel vivifient la réflexion et apportent des bases solides aux orientations politiques à prendre. Mes vifs remerciements vont à tous ceux qui y ont participé.

Ce livre veut dire ma motivation et mon projet culturel pour notre pays.

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